24 heures sans médias ni informations aka #MediaDeath pour les initiés, c’est le nom de code donné à l’expérience réalisée par l’Express, point final d’une étude ayant pour objectif d’étudier l’impact des nouveaux modes de consommation de l’information des Français. La problématique était simple : « Without Information, are we nothing ? ». Il fallait s’attendre à souffrir psychologiquement et surtout à sacrifier ses liens sociaux. Adieu drogue et alcool, les technologies de l’information et de la communication seraient en phase de prendre le monopole des tendances addictives.

Si l’on en croit les écrits de Freud dans La Genèse des addictions, sous-titré Essai psychanalytique sur le tabac, l’alcool et les drogues on en arrive rapidement à la conclusion que les outils permettant de s’informer et de communiquer sont des substances addictives comme les autres. Premier élément de compréhension : on peut estimer que votre téléphone ou votre journal agissent exactement comme nicotine et alcool dans votre sang. Certes on ne peut pas parler d’absorption physique de substance mais votre cerveau risque de se laisser prendre au piège de la même façon car la consommation d’information est bel et bien effective. Drogues et médias participent ainsi tous deux à la même mécanique de rapprochement social. A moins d’être profondément égocentré, les objets qui nous entourent apparaissent tous comme des liens permettant de se connecter au monde, d’intégrer des groupes, de participer à des discussions, bref de ne pas se sentir seul.

Facebook, Twitter, votre téléphone sont des outils permettant d’envisager, je dis bien envisager, la possibilité de créer des liens entre vous et le monde. En effet, vos 634 friends, vos 256 contacts et vos 1045 followers ne sont pour la plupart que des pointillés sur la carte des relations sociales. Des pointillés rassurants car de belles lignes bien pleines peuvent s’écrire à tout moment. Ainsi, c’est le potentiel social qui rassure. Combien d’appels manqués ? Combien de notifications ? Combien de mentions ? Votre popularité sociale qui engendre votre bonheur – de part les sentiments d’appartenance et d’utilité – est plus que jamais quantifiable. Mais information et communication ne vont pas l’un sans l’autre. Votre téléphone n’a aucune utilité si vous ne savez quoi dire à votre correspondant. “- Allo ? ça va ? – oui et toi, ça va ? – Oui ça va… et toi ?”.

L’addiction à l’information et à la communication n’est pas un choix, c’est une nécessité sociale ainsi nous ne pouvons pas parler d’une faiblesse, d’un clivage du Moi comme le décrit Freud. Pas question que cette tendance addictive soit “réalisée a minima, refoulée ou contre-investie” comme avec le tabac, l’alcool ou les drogues, le risque d’isolement ne serait pas partiel mais bien total. Pourquoi établir une telle dichotomie entre l’isolement partiel et l’isolement total ? Tout simplement car l’information et la communication sont une partie intégrante de l’ADN de notre société quand les addictions classiques ne sont que des lubrifiants ponctuels. Je fume, je bois et je me drogue pour me sentir à l’aise et présent dans une soirée ou quand mes collègues de bureau font leur “pause clopes”. L’information et la communication se plaçant en amont de ces micros addictions nous pouvons établir une pyramide des tendances addictives. A la base de cette structure se trouveraient les dépendances sociales pures comme la nécessité de rester en contact avec le monde ainsi que le besoin d’information qui permet d’exister. Ensuite, viendraient les tendances addictives pseudo sociales relevant d’une faiblesse du Moi. Drogue, alcool et tabac ne sont en effet que des outils graissant les liens sociaux (essayez le Poke, pas de modération nécessaire !). Enfin au Top, l’addiction purement physique, générateur d’un bien être temporaire mais profondément égocentrique, c’est la recherche de la satisfaction personnelle dans toute sa splendeur. Ce sommet de la pyramide marque l’apothéose de la dépendance, un asservissement si fort que l’on en a oublié l’objectif même dans la consommation.

Cette ultime pointe que l’on nommera l’addiction absolue n’a pas une origine unique ou déterminée. Ainsi nous pouvons imaginer que le téléphone ou Facebook à l’instar de la cocaïne ou du vin soient sources d’une telle addiction. 24 heures ne suffisent pas pour déterminer le potentiel addictif de l’information et de la communication mais l’on arrive parfaitement à s’imaginer transformé en mort-vivant. Mort car sans connexion avec les autres et vivant car déambulant dans la ville sans but précis. Il y a fort à parier que cette semi-extinction soit aussi néfaste pour le corps et l’esprit qu’une cure de MDMA, à moins que l’Homme ne fasse preuve d’une étonnante curiosité quant à l’introspection. Pascal, dans ses Pensées ne donnait pas cher de la peau de l’Homme quant à sa capacité à affronter les questions métaphysiques jaillissantes en période de solitude. Il faut ajouter à cette peur de l’inconnu que l’homme Solitaire décrit par Ionesco n’a pas la cote à l’heure du “fait social”. La platitude de la vie n’est plus concevable, il faut faire quelque chose pour exister.