Comment abréger les souffrances d’une société toute entière ? Si les écrans plats à gagner dans les jeux télévisés, la morphine vendue en pharmacie, la religion bon marché ou encore les sites pornographiques encouragés pendant les heures de boulot ne font plus effet, alors il ne vous reste plus qu’une solution : la fin du monde.
Les Mayas l’ont prédite, la littérature l’a décrite dans ses moindres détails, le cinéma l’a mise en images, la fin du monde n’est plus tabou, bien au contraire, elle est désacralisée et omniprésente comme un vulgaire morceau d’actualité. Projecteur braqué, décompte enclenché. Analyse de ce qui nous pousse à penser que l’Homme murmure en secret: “vivement la fin du monde.”
Une équipe de biologistes de l’Inserm de Montpellier a récemment rendu public un rapport sur le rajeunissement de cellules humaines prélevées chez des personnes âgées. D’autres chercheurs s’activent sur des “phénomènes de transdifférenciation” qui seraient la clé pour alterner indéfiniment vieillissement et rajeunissement. Pourtant, à l’heure où le vieillissement cellulaire devient réversible, l’opinion semble s’interroger sur la dimension éthique de l’immortalité. Cette perplexité s’exprime en partie depuis que la longévité s’est considérablement accrue et que celle-ci a permis l’émergence de nouvelles problématiques. Comment envisager l’avenir avec une société où la moyenne d’âge a doublé ? Comment assurer la plus grande dépendance à venir des personnes âgées ? L’amplification de la solitude en fin de vie en fera hésiter plus d’un quant à l’allongement de la vie. A quoi bon survivre seul ? Le philosophe Olivier Abel s’interroge : “la ségrégation des âges devrait faire hésiter quant aux possibilités de vivre plus longtemps, sans forcément vivre mieux.” Ce temps qui nous est si cher ne serait alors qu’un trésor amer et inemployable au milieu d’un désert de solitude. Ainsi, malgré les efforts scientifiques concrets, l’éthique et le social se posent des questions. Ce sera donc l’immortalité ou rien.
C’est ici que notre paradoxal désir d’immortalité vient rencontrer celui de mortalité. L’un et l’autre se ressemblent étroitement en se rejoignant dans leur “caractère infini”. Pourtant, notre société, profondément marquée par une interprétation négative de la mort, accorde beaucoup plus de crédit à ce rêve d’immortalité. Un événement cependant permettrait de rétablir l’équilibre : la fin du monde. Être la dernière génération d’êtres humains, celle qui aura tout vu, tout su, tout connu, l’espèce la plus avancée qui aura foulé le sol de cette Terre, peut apparaître comme une fin tentante. Espérer la fin du monde c’est vouloir être la dernière page de l’Histoire, savoir qu’il n’y aura rien après que l’on pourrait envier, regretter. Ainsi, accepter la finitude, dessiner la limite serait l’ultime luxe que l’Homme pourrait se payer. Cette hypothèse vient se renforcer par la volonté profonde de ne plus associer la mort à une “création de place” pour l’autre. Ce désir macabre et cette négation du “suivant” ne serait finalement qu’un acte altruiste, oui altruiste. On ne contredira pas Montesquieu qui dans Les Lettres Persanes dépeignait le bonheur collectif d’un peuple qui a compris «que l’intérêt des particuliers se trouve toujours dans l’intérêt commun».
Enfin, le dernier mobile du crime ultime ne serait autre que l’échec de la perfectibilité, cette qualité fondatrice de l’Homme qui rencontre incontestablement aujourd’hui ses limites notamment sur un sentiment aussi central et vital que le bonheur. A quoi bon vivre si l’on est incapable d’être heureux ?
“Personne ne savait que faire en cas de bonheur. On avait des assurances pour la mort, pour la voiture, et pour la mort en voiture. Mais qui nous protégera du bonheur ?”
David Foenkinos - En cas de Bonheur
Si l’Homme n’est pas heureux à notre époque alors il ne le sera sans doute jamais et ce malgré l’affirmation jetée par Montaigne dans Les Essais : la qualité du bonheur « dépend du plus ou moins d’applications que nous y prêtons ». Il semblerait finalement que notre société post-moderne se soit éloignée des exigences humanistes pour se concentrer sur un plaisir superficiel et égoïste. De nos jours, le bonheur est une vitrine que l’on exhibe pour ses voisins. Davantage tournée vers l’externe que vers l’interne, c’est la réussite que l’on affiche qui nous positionne dans la société et qui nous donne en retour des « points » de bonheur. Quoi de plus ravageur qu’un aveu de non-bonheur ? Cette confession équivaut à celle d’avoir échoué sa vie : “si l’on n’a pas atteint le bonheur à 50 ans alors on a raté sa vie.”
Ce constat d’échec laisse la porte grande ouverte à cette fin du monde annoncée ET réclamée qui se matérialise finalement comme la solution idéale qui évitera bien des maux incurables aux générations suivantes.